LDC n°1

La Dent Creuse¹ est une résidence d’artistes in situ itinérante qui investit des zones vacantes du tissu urbain, et plus précisément des lieux en transition, c’est à dire avant leur réhabilitation ou démolition.

¹ En urbanisme : une dent creuse est une parcelle non construite entourée par des terrains bâtis.

La maison me mangera *
Édito par Stéphane Damsin

 

Dans cette ville en chantier perpétuel qu’est Bruxelles, on ne compte plus les rues en travaux, les immeubles en cours de démolition, les échafaudages, les containers et va-et-vient d’ouvriers poussiéreux qui entrent et sortent de bâtiments en cours de transformation, les brouettes chargées de gravats.

Si cette caractéristique reflète un certain dynamisme – et même condition intrinsèque – de toute ville, elle en est quelque part aussi le prix à payer. Et dans le cas de Bruxelles, tout cela est imprégné aussi, au-delà d’un certain enthousiasme, d’un sentiment de retard à rattraper.

Dans cette capitale devenue entre temps aussi une place forte pour les arts actuels, y déceler une « dent creuse » dans le paysage construit n’y est donc pas insolite. Imaginer d’y concevoir des projets artistiques n’y est pas non plus complètement incongru ou impossible.

Et pourtant l’initiative reste nécessaire et pertinente. Mettre en place une initiative comme cette première édition de LA DENT CREUSE demande d’investir et rassembler des énergies, envies, talents, efforts considérables. L’exercice complexe de s’installer pour peu de temps, dans des conditions relativement précaires, dans un immeuble à l’abandon, avec ses qualités architecturales et ses abcès tient un peu d’une belle, ambitieuse et quelque peu innocente idée d’un soir.

Malgré ou grâce à cela, le résultat tient vraiment la route. Évidemment, on trouve un peu de tout. Les énergies sont toujours là, tangibles, les projets plus ou moins réussis. Dans les délais aussi courts, les parcours, expériences et univers différents des nombreux artistes invités se confrontent et gardent parfois certains stigmates ou maladresses. Tant pis, dommage ? Non, au contraire! La condition « laboratoire » de ce type d’initiative est inhérente à son format et à sa raison d’être. C’est pour cela aussi qu’on est d’autant plus éblouis par les projets les plus aboutis, car on sent que la magie y a opéré du premier coup. J’ai ressenti cette émotion à plusieurs reprises dans l’exposition.

Dans cette grande maison qui a connu périodes de fastes puis rénovations moins convaincantes, moments de gloire et époques beaucoup plus discrètes voire oubliables, on ressent comme visiteur de l’exposition, au-delà de la question de friche ou «dent creuse dans la ville » (thème pourtant récurrent et intelligemment exploité dans de nombreux travaux présentés ici), une sorte de questionnement plus introspectif et décontextualisé de la ville sur la charge symbolique et émotionnelle de la « maison », dans ce qu’elle peut, elle et les différentes pièces, fonctions et étages qu’elle abrite, avoir de si universel et à la fois si personnel.

On rentre bien sûr dans l’expo et l’immeuble par la porte cochère du rez-de-chaussée, depuis la rue. Et on fera la visite de bas en haut. Mais arrivé tout en haut, lorsqu’on n’aura plus d’autre choix que de commencer à redescendre, on le fera un peu comme dans un souvenir, en revisitant ces espaces et œuvres qui entre temps ne nous sont plus inconnues et on commence à comprendre ce que nous raconte la maison, à travers les œuvres présentées.

Des peurs, rêves et mondes imaginaires du grenier, en passant par les combles non habités sauf par les pigeons (avec quelle noblesse!), on traverse ou visite certaines chambres modestes aux étages, souvent les murs en briques apparentes, un plancher tacheté et dans lesquelles pénètrent une belle lumière du jour. Certains artistes viennent habiller la nudité des lieux, parfois au sens propre (avec rideaux, voiles, empreintes murales,..), d’autres viennent les déformer (notamment par le procédé du décollement, joliment mis en œuvre ici), tandis que certains y présentent dans les lieux « en l’état » des pièces présentées avec plus ou moins d’acuité, grâce et/ ou (im)pertinence.

On descend par la cage d’escalier, qui prend à chaque étage des dimensions et ambiances à chaque fois plus travaillées au fur et à mesure qu’on rallie les étages inférieurs, jusqu’à devenir, sur le palier du premier étage, lyrique et un peu vide (deux raisons pour l’investir, comme ce fut le cas) vers des pièces plus formelles, élaborées et/ou -entre temps – tout à fait kitsch, sans doute à cause précisément de leurs qualités ou ambitions originelles, mal actualisées.

Certaines œuvres qu’on y voit jouent de cette duperie, ce maquillage des lieux dont il est difficile de se faire une idée ou sentiment lisible. D’autres projets ont plus de mal à s’y imposer et on ne peut s’empêcher de se dire que c’est un peu la faute du lieu. Sorte de malaise ou distance non trouvée avec le décor chargé voire oppressant, même si cela a précisément inspiré avec brio et subtilité non empreinte de mauvais goût (si, si c’est possible) un des projets présenté.

On continue la descente, on s’habitue à des finitions, des hauteurs sous plafond imposantes, des escaliers balancés. Et puis on arrive en bas. Et la pompe s’estompe. On est tout à coup trop près de la rue. Les pièces gardent une certaine harmonie, sens des proportions, portes, chambranles, moulures et cheminées d’un vocabulaire soigné. Mais c’est un peu triste. La réalité y est trop plate, on veut tirer les volets et se déconnecter de ce lieu, de la rue, du contexte. Des installations vidéos (certaines de très belle qualité) nous aident dans cet exercice et nous plongent dans leurs univers et leurs couleurs,.. La vie est (aussi) ailleurs, heureusement. On a besoin de distances avec la maison, devenue trop présente.

Et si au lieu de quitter le bâtiment par l’entrée cochère et retrouver l’air de la rue, on s’enfonce au contraire vers le fond de la parcelle, on se retrouve dans la face sombre de la maison, son côté obscur que certaines œuvres n’ont pas cherché à tamiser mais au contraire à magnifier. « La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme », écrivait Baudelaire. Ici c’est la noirceur qu’on contemple, une noirceur plastique et parfaitement mise en scène ; tout à fait intrigante. Plus loin, alors qu’on s’est entre temps habitué à l’obscurité et inconfort de cette partie de l’immeuble, on s’enfonce vers le fond de la parcelle où on nous interroge sur d’autres bâtiments trop vieux, à démolir, leurs habitants à déloger,… L’histoire qu’on nous montre se passe ailleurs, mais là encore c’est un ailleurs universel. Qui concerne jusqu’aux propres murs qui accueillent ce travail, non sans ironie. Enfin, dans les sous-sol du géant, là où on aura besoin de la lumière de nos téléphones portables pour éviter de se cogner aux murs sales, nous est présenté un dernier travail, presque tellurique, qui lui aussi, utilise avec (électro)magnétisme les forces du lieu.

Le projet curatorial et les œuvres créées et présentées ici dépassent bien sûr cette question et condition de « maison » qu’on pourrait qualifier en soi de « premier degré ». On y raconte bien d’autres choses aussi, chaque projet à sa manière. Mais néanmoins elles ne l’oublient pas, cette maison qui finira par les manger.

Le choix des œuvres, des artistes et de leur emplacement dans l’immeuble m’ont souvent parut très juste. Le travail effectué par les commissaires est à saluer. Ce que je fais ici !

* « La maison me mangera » : titre d’un morceau de l’artiste Carl, sortie en 2009 sur l’album « Où Poser Des Yeux ? » sorti sur le label « Humpty dumpty records »

Stephane Damsin

© Capucine Shevchenko
© Capucine Shevchenko
26 → 28/06/2015

Bankrupt Design – Justine Bougerol – Brune Campos – Vincenzo Carta & Adrien Monfleur – Alessandra Coppola – Lou Delamare – François De Jonge – Sybille Deligne – Sakina Dhif – Foreseen – Sukrii Kural – Valérie Lebrun – Ed Liddle – Maëlle Maisonneuve – Antoine Neve – Rachel Simonin – Maud Soudain – Eric Vaudatin – David Zagari

 

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